Sorti en 1987 chez Polydor, ce Maxi 45 tours réunit la version longue de Manolo Manolete, le second single de Vanessa Paradis, enregistré alors qu'elle a tout juste quatorze ans et que la France entière chante encore « Joe le taxi ». Les mêmes auteurs, Étienne Roda-Gil aux paroles et Franck Langolff à la musique, imaginent cette fois une chanson ensoleillée aux accents hispaniques, inspirée du destin du torero espagnol Manolete. Ce pressage particulier, en partie fabriqué en Allemagne, propose une version étendue de 6:15 absente du 45 tours classique, ce qui en fait un objet à part dans la discographie de la chanteuse.
Pourquoi fallait-il trouver une suite à « Joe le taxi » ?
À l'automne 1987, Vanessa Paradis n'est plus une inconnue. « Joe le taxi » a mis quatre semaines à atteindre la première place du classement français, où il reste numéro un onze semaines durant, un exploit rarissime pour une interprète aussi jeune. Le titre franchit aussi les frontières avec un succès inhabituel pour une chanson entièrement en français : troisième place au Royaume-Uni, deuxième en Irlande, top 10 en Allemagne de l'Ouest et en Suède, top 5 en Norvège. Au total, le single s'écoule à près de deux millions d'exemplaires dans le monde, dont un million en France, où il est certifié disque de platine.
Trouver un morceau capable de prolonger un tel engouement, sans décevoir, représente un exercice délicat pour le label. Polydor fait le choix de la continuité plutôt que de la rupture : on reconduit le même tandem d'auteurs-compositeurs, Roda-Gil et Langolff, déjà responsables du phénomène initial, pour composer le titre qui accompagnera la sortie de l'album M&J à l'été 1988.
Qui était Manolete, le torero qui donne son nom à la chanson ?
Le choix du sujet surprend pour une chanson pop destinée à une adolescente. Manolete, de son vrai nom Manuel Rodríguez Sánchez, est l'un des toreros les plus célèbres de l'histoire espagnole. Né en 1917, il révolutionne la tauromachie par un style dépouillé et une maîtrise technique qui lui vaut de populariser la « manoletina », une passe de cape portant encore son nom aujourd'hui. Sa carrière, menée en Espagne comme au Mexique, en fait une figure quasi mythique dans tout le pays.
Sa mort, le 29 août 1947 dans l'arène de Linares, achève de forger sa légende : encorné à la cuisse par un taureau de l'élevage Miura nommé Islero alors qu'il portait l'estocade finale, aux côtés du jeune Luis Miguel Dominguín, il meurt des suites de ses blessures. L'incident bouleverse l'Espagne entière et nourrit depuis des décennies films, chansons et récits populaires, dont celui que Roda-Gil choisit de transposer en pop française quarante ans plus tard.
La figure de Manolete n'a jamais vraiment quitté la culture populaire espagnole. Deux décennies après la chanson de Vanessa Paradis, le torero inspire encore un long métrage biographique, sorti en 2007 avec Adrien Brody dans le rôle principal et Penélope Cruz à ses côtés, preuve que son histoire continue de fasciner les cinéastes bien après sa mort. Qu'une adolescente pop française choisisse ce même sujet dès 1987, entre deux chansons d'amour adolescentes, donne une idée du geste d'écriture un peu décalé que représentait Roda-Gil à cette époque.
Qu'apporte ce maxi 45 tours par rapport au single classique ?
Le 45 tours 7 pouces de Manolo Manolete, sorti début 1988 sous la référence 887 265-7, ne propose que la version courte du titre, longue de 3:58, en face A, avec « You You » en face B. Le Maxi 45 tours Polydor référencé 887 265-1, celui que l'on trouve ici, va plus loin : il ajoute une version longue de 6:15, pensée pour les diffusions en discothèque, qui développe l'arrangement et les motifs hispanisants du morceau sur un format bien plus étiré.
Ce pressage présente une autre particularité : une partie de la fabrication a été confiée à l'usine PDO de Hanovre, en Allemagne de l'Ouest, signe de la circulation des pressages européens de Polydor à la fin des années 1980. Pour les collectionneurs qui cherchent la version la plus complète du titre plutôt que le simple single radio, ce format maxi reste la référence.
Comment la chanson a-t-elle été reçue à sa sortie ?
Face à l'ampleur de « Joe le taxi », Manolo Manolete ne connaît pas le même retentissement, ce qui n'a rien d'étonnant tant le premier succès fixait une barre difficile à atteindre deux fois. Le titre se classe tout de même dixième au classement français SNEP, confirmant que le public suit l'artiste au-delà du simple effet de nouveauté, et grimpe jusqu'à la trente-sixième place du classement de l'ADISQ au Québec.
Le morceau s'inscrit ensuite naturellement dans la tracklist de M&J, l'album qui installe durablement Vanessa Paradis comme chanteuse à part entière et non comme simple interprète d'un unique tube. On y retrouve la même patte de Roda-Gil, connu par ailleurs pour ses collaborations avec Julien Clerc ou Johnny Hallyday, et le même sens de la mélodie solaire chez Langolff, qui poursuivra lui aussi une carrière de compositeur bien après cette période.
Le clip qui accompagne la sortie du titre reprend les mêmes ingrédients que l'imagerie du morceau : couleurs chaudes, clins d'œil à l'Espagne et mise en scène légère, loin de toute tentative de second degré sur un sujet pourtant tragique à l'origine. Cette distance entre la gravité du fait historique et la légèreté pop de l'interprétation restera d'ailleurs l'une des particularités les plus commentées, encore aujourd'hui, par les amateurs de variété française qui redécouvrent ce second single.
Pourquoi ce pressage reste-t-il intéressant aujourd'hui ?
Quatre décennies après les débuts de Vanessa Paradis, l'intérêt pour Manolo Manolete tient moins à son succès commercial, modeste comparé à celui de « Joe le taxi », qu'à ce qu'il raconte d'une carrière en construction. C'est le disque d'une adolescente qui doit déjà apprendre à gérer l'exigence d'une suite, porté par des auteurs confirmés qui osent un sujet aussi singulier qu'un torero espagnol disparu quarante ans plus tôt.
Pour qui s'intéresse à la variété française des années 1980 et à ses pressages continentaux, ce Maxi 45 tours avec sa version longue inédite et sa fabrication partagée entre la France et l'Allemagne de l'Ouest constitue un témoin assez précis d'une époque où les maisons de disques multipliaient encore les formats pour toucher chaque public, du passage radio au dancefloor.





