Construction Time Again est le troisième album de Depeche Mode, sorti le 22 août 1983 sur le label Mute Records. Pressé en CD aux Pays-Bas en 1989 pour le marché français, distribué par Labels/Virgin, cet exemplaire porte la référence catalogue 7243 8 41803 2 4. C'est le disque qui marque l'arrivée définitive d'Alan Wilder dans le groupe et le virage vers le sampling et les sonorités industrielles, loin de la pop synthétique légère de leurs débuts.
En 1981, Depeche Mode vient de perdre son compositeur principal, Vince Clarke, parti fonder Yazoo puis Erasure. Martin Gore reprend seul l'écriture, et Alan Wilder, jusque-là simple musicien de scène, devient membre à part entière à temps pour cet album. Le groupe, encore associé à une image de pop légère, s'apprête à surprendre son public avec un disque beaucoup plus sombre et expérimental.
Pourquoi cet album marque-t-il une rupture dans la discographie du groupe ?
Jusqu'alors, Construction Time Again aurait pu rester un troisième disque de pop synthétique parmi d'autres. Mais Depeche Mode choisit d'abandonner les synthétiseurs analogiques seuls pour adopter un Synclavier et un échantillonneur Emulator, deux outils numériques coûteux que l'on retrouve aussi chez Kraftwerk, Pink Floyd ou Frankie Goes to Hollywood à la même époque. Le groupe enregistre des sons réels captés sur le terrain avec un enregistreur portable Stellavox, puis les manipule en studio. Le résultat est un disque où les machines côtoient des bruits de métal frappé, de marteaux et d'ustensiles de cuisine, une approche quasiment inédite dans la pop grand public de l'époque.
Comment un marteau et des objets de chantier sont-ils devenus des instruments ?
Martin Gore assiste en janvier 1983 à un concert d'Einstürzende Neubauten, groupe allemand connu pour jouer sur des outils de chantier plutôt que sur des instruments classiques. Le choc est immédiat : Gore et l'ingénieur du son Gareth Jones décident d'appliquer cette logique à une pop grand public. Ils enregistrent des sledgehammers frappant du métal, des jouets, des objets de cuisine, puis font passer ces sons dans des amplificateurs placés dans différentes pièces pour leur donner de la distorsion et de la profondeur. Le titre « Pipeline », enregistré près d'une voie ferrée du quartier londonien de Shoreditch, est l'exemple le plus direct de cette méthode : on y entend littéralement le chantier devenir rythme.
Qu'est-ce qui a poussé Martin Gore à écrire des textes politiques ?
En avril 1983, le groupe part en tournée en Thaïlande. Martin Gore y découvre une pauvreté et une exploitation des enfants qui le marquent durablement. De retour en studio, lui qui se décrivait jusque-là comme « non politique » commence à écrire des paroles tournées vers le monde extérieur. « Everything Counts », premier single de l'album, dénonce les entreprises qui traitent les individus comme des pions interchangeables. « The Landscape Is Changing » aborde, lui, les thèmes environnementaux, avec une insistance que certains critiques jugeront plus tard un peu appuyée. Dave Gahan expliquera que les membres du groupe, issus de milieux ouvriers, retrouvaient dans ces textes une part de leur propre histoire.
L'arrivée d'Alan Wilder ne se limite pas à la scène : sur ce disque, il signe pour la première fois deux compositions, « Two Minute Warning » et « The Landscape Is Changing ». Il racontera plus tard s'être longtemps considéré comme « le nouveau membre du groupe », pourtant intégré dès cet album à l'écriture et aux arrangements, et non plus seulement au jeu live. Le titre même de l'album, qui joue sur l'idée de construire plutôt que de détruire, prolonge le concept visuel déjà amorcé par le single « Get the Balance Right! », sorti quelques mois plus tôt.
Pourquoi le mixage s'est-il déroulé à Berlin, près du Mur ?
Les sessions d'enregistrement ont lieu au studio The Garden de John Foxx, à Londres, où la console ne compte que 24 pistes. Pour un disque aussi dense en superpositions sonores, ce n'est pas suffisant. Le groupe part donc mixer Construction Time Again au studio Hansa de Berlin-Ouest, l'un des seuls studios d'Europe capables de gérer 56 à 64 pistes à cette époque. Les fenêtres du studio donnent sur le Mur de Berlin et ses gardes-frontières en patrouille : un décor qui résonne étrangement avec les textes désormais engagés de l'album, enregistré en pleine Guerre froide.
Quel accueil critique et commercial l'album a-t-il reçu ?
Construction Time Again entre à la 6e place des charts britanniques et à la 7e place en Allemagne, où il se vend deux fois plus qu'au Royaume-Uni et finit certifié disque d'or dans les deux pays, avec 250 000 exemplaires vendus en Allemagne et 100 000 au Royaume-Uni. Le single « Everything Counts » grimpe à la 6e place des charts singles britanniques et reste un incontournable des concerts du groupe pendant des décennies. Aux Etats-Unis, en revanche, l'accueil est tiède et une partie de la tournée américaine prévue est annulée. Côté presse, le magazine Number One attribue la note maximale au disque tandis que NME salue la prise de risque ; des critiques plus tardives, comme celle d'AllMusic, resteront plus partagées sur la réussite de l'exercice.
La tournée Construction Time Again Tour, qui suit la sortie de l'album en 1983 et 1984, introduit elle aussi un nouveau concept scénique pour le groupe : des praticables surélevés pour chaque musicien et un dispositif lumineux en trois tours, pensé pour accompagner cette musique faite de machines et de métal plutôt que de guitares.
La pochette, photographiée par Brian Griffin à Zermatt, en Suisse, montre un ouvrier armé d'un marteau devant le Cervin, dans une esthétique inspirée du réalisme socialiste. Elle prolonge visuellement le virage pris par Construction Time Again : un groupe qui construit, littéralement, sa musique à partir de bruits de chantier, et qui construit aussi une nouvelle identité après le départ de Vince Clarke et l'arrivée d'Alan Wilder.
Ce pressage CD de 1989, distribué en France par Labels/Virgin, permet de retrouver dans l'ordre les dix titres qui ont fait basculer Depeche Mode de la pop synthétique vers une pop industrielle plus sombre, point de départ d'une évolution qui mènera ensuite à Some Great Reward puis à Black Celebration. Si tu es amateur de synth-pop et que tu veux entendre le moment précis où le groupe a changé de trajectoire, Construction Time Again reste une pièce de référence à avoir dans sa collection.





