Le picture disc South Pacific que propose Ultra Disc reprend la bande originale du film tourné par Joshua Logan en 1958, adaptation de la comédie musicale de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II créée à Broadway neuf ans plus tôt. Réédité en vinyle imprimé par le label américain Real Gone Music le 28 mai 2017, ce disque ramène un album qui, à sa sortie chez RCA Victor en mars 1958, est resté sept mois numéro un aux États-Unis et a dominé le classement britannique pendant cent quinze semaines consécutives, un record toujours debout pour une bande originale de film. Derrière ce triomphe commercial se cache pourtant une œuvre que son propre réalisateur reconnaîtra avoir compliquée sur un point précis: les filtres de couleur posés sur l'objectif pendant les scènes musicales.
Comment un livre couronné du prix Pulitzer est-il devenu un triomphe à Broadway ?
Tout part d'un recueil de nouvelles, pas d'un livret de comédie musicale. Tales of the South Pacific, publié par James A. Michener en 1947, remporte le prix Pulitzer de fiction l'année suivante. Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II en tirent un livret qui mêle plusieurs de ces récits, centré sur l'infirmière américaine Nellie Forbush et le planteur français Emile de Becque.
La comédie musicale ouvre le 7 avril 1949 au Majestic Theatre de Broadway, avec Mary Martin et le baryton Ezio Pinza dans les rôles principaux, et tient l'affiche pendant 1 925 représentations. En 1950, elle décroche le prix Pulitzer de l'art dramatique, seulement la deuxième comédie musicale de l'histoire à recevoir cette distinction: Rodgers devient à cette occasion le premier compositeur de comédie musicale jamais récompensé par un Pulitzer.
Pourquoi « You've Got to Be Carefully Taught » a-t-elle fait scandale ?
Au milieu des ballades romantiques de South Pacific se glisse une chanson que personne n'attendait dans une comédie musicale populaire: un couplet chanté par le lieutenant Cable qui affirme que le racisme n'a rien d'inné, qu'on l'enseigne aux enfants bien avant qu'ils ne sachent lire. Dès les représentations préparatoires à New Haven, un groupe de spectateurs demande à Michener d'intervenir pour faire retirer le morceau. Hammerstein refuse net, rappelant que la pièce parle précisément de ce sujet. À Boston, le critique Elliot Norton suggère de la couper ou d'en adoucir le ton; le metteur en scène Joshua Logan s'y oppose aussi, estimant que les préjugés de la ville rendaient la chanson plus nécessaire encore.
L'épisode le plus révélateur survient en 1953, lors de la tournée à Atlanta: deux élus de l'Assemblée de Géorgie dénoncent publiquement la chanson comme une propagande d'inspiration communiste et annoncent vouloir légiférer contre ce type d'œuvres. Les compagnies en tournée auront ensuite du mal à trouver des salles disposées à les accueillir dans le Sud profond (source).
Comment le film de 1958 a-t-il transformé la comédie musicale ?
La 20th Century Fox achète les droits d'adaptation en 1956 pour 1,25 million de dollars et confie à nouveau la mise en scène à Joshua Logan, qui avait dirigé la version scénique. Le studio débloque un budget d'environ 6 millions de dollars, tourné en partie sur l'île de Kauai, à Hawaï, avec le procédé grand écran Todd-AO. Le pari est gagnant: le film devient la production américaine la plus rentable de l'année 1958, au point que la Fox négocie des offres de voyage vers les îles du Pacifique pour accompagner sa sortie en salles.
La distribution mélange pourtant chant réel et doublage: seuls Mitzi Gaynor et Ray Walston interprètent eux-mêmes leurs parties vocales, tandis que Giorgio Tozzi, Muriel Smith et Bill Lee prêtent leur voix respectivement à Rossano Brazzi, Juanita Hall et John Kerr. Détail que peu de collectionneurs remarquent: l'ordre des titres sur la bande originale suit celui de la version scénique de Broadway, pas celui du montage final du film.
Pourquoi les filtres de couleur ont-ils autant divisé le public ?
Pour donner aux grands numéros musicaux une dimension plus onirique, Logan fait poser des filtres de couleur devant l'objectif pendant le tournage: teintes ambrées, rougeâtres ou vertes qui transforment radicalement l'image lors de scènes comme Bali Ha'i. Hammerstein n'apprécie pas le procédé, et une partie du public sort des salles en 1958 franchement déconcertée par ces changements de palette en plein milieu d'une scène.
Logan lui-même reconnaîtra plus tard avoir abusé de l'effet et s'en excusera publiquement, avant de changer d'avis des années après en revoyant le film à la télévision: sur un écran plus petit, estimera-t-il alors, ces couleurs appuyées fonctionnaient finalement mieux qu'au cinéma (source). Ce flottement esthétique n'empêche pas la postérité de trancher plutôt en faveur du film: ce triomphe commercial absolu ne figure pourtant pas parmi les adaptations de Rodgers et Hammerstein les mieux considérées par la critique contemporaine, qui lui reproche volontiers un scénario daté et une mise en scène de studio assez convenue hors des numéros musicaux.
Ce que personne ne conteste, en revanche, c'est la force intacte de la partition: Some Enchanted Evening et Bali Ha'i figurent toutes deux au classement de l'American Film Institute consacré aux plus grandes musiques de films américains, aux côtés de titres bien plus récents.
Comment cette bande originale a-t-elle dominé les charts pendant près de deux ans ?
RCA Victor publie l'album en mars 1958, calé sur la sortie du film, d'abord en mono puis dans une édition stéréo à l'été, l'une des toutes premières éditions stéréo de la marque. Aux États-Unis, il reste numéro un du classement Billboard pendant sept mois, soit la quatrième plus longue occupation de la première place de l'histoire de ce classement. Au Royaume-Uni, la performance est plus spectaculaire encore: l'album atteint la tête des ventes en novembre 1958 et y reste cent quinze semaines, un record toujours en vigueur pour une bande originale de film.
Il finira certifié disque d'or aux États-Unis et disque de platine au Royaume-Uni, où ses ventes dépasseront 1,8 million d'exemplaires dès 2006, pour un total mondial estimé à huit millions de disques vendus (source). Cette réputation en demi-teinte côté cinéma explique en partie la rareté relative des rééditions soignées de cette bande originale: après plusieurs pressages RCA en mono puis en stéréo au fil des décennies 1960 à 1990, puis une sortie CD élargie en 2000, il faut attendre le 28 mai 2017 pour qu'un label spécialisé comme Real Gone Music lui consacre enfin une édition pensée pour les collectionneurs de vinyle, sous la forme d'un picture disc qui imprime une image du film directement sur les deux faces du disque plutôt que sur une simple pochette.
Si cette histoire de livre primé, de chanson censurée et de filtres controversés t'intrigue, le picture disc South Pacific réédité par Real Gone Music permet de retrouver cet enregistrement devenu l'un des plus gros succès discographiques de la fin des années 1950.





