Le 5 mai 1990, à Zagreb, le duo espagnol Azúcar Moreno ouvre la finale de l'Eurovision avec Bandido, un mélange de flamenco traditionnel et de rumba électronique écrit et produit par Raúl Orellana. Un problème de son interrompt leur prestation en plein milieu du morceau : les deux sœurs quittent la scène, puis reviennent deux minutes plus tard pour tout rejouer depuis le début, sous le regard de toute l'Europe. La chanson termine pourtant cinquième du concours, et devient l'un des plus gros tubes de club de l'été 1990 sur tout le continent. Ce maxi 45 tours Epic, pressé aux Pays-Bas pour le marché européen, réunit le Deep Mix de près de six minutes, la version single et l'instrumental qui ont fait danser les discothèques cette année-là.
Qui sont les deux sœurs derrière Azúcar Moreno ?
Toñi et Encarna Salazar viennent de Badajoz, en Estrémadure, et grandissent dans une famille d'artistes gitans : leurs frères forment le groupe Los Chunguitos, et leur oncle est le chanteur Porrina de Badajoz. Elles débutent comme choristes avant d'être signées par EMI Espagne en 1982. Leurs deux premiers albums, parus en 1984 et 1986, rencontrent un succès modeste.
Le vrai virage a lieu en 1988, quand elles rejoignent CBS-Epic pour l'album Carne De Melocotón. Le duo y assume un son plus audacieux et une image plus sensuelle, en mariant son héritage de chant cantaora à des rythmes urbains : disco, funk, R&B, techno. Le remix house de leur titre « Aunque Me Falte El Aire », sorti cette même année, leur donne un premier vrai succès de club et pose les bases sonores de ce qui deviendra Bandido deux ans plus tard.
Que s'est-il vraiment passé sur la scène de Zagreb ?
Televisión Española choisit Bandido en interne pour représenter l'Espagne. Azúcar Moreno chante en premier lors de la soirée du 5 mai 1990. Au moment de lancer le morceau, le chef d'orchestre Eduardo Leiva n'entend pas la bande de playback dans ses retours : les ingénieurs du son n'ont pas monté le volume à temps. Quand le son arrive enfin, la bande est déjà trop avancée, et l'orchestre se retrouve totalement désynchronisé avec les chanteuses.
Toñi et Encarna quittent alors la scène. Pendant près de deux minutes, la salle de Zagreb reste silencieuse, le temps que l'équipe technique remette tout en ordre. En régie à Londres, le commentateur de la BBC Terry Wogan laisse transparaître son inquiétude à l'antenne sur la suite de la soirée. Les deux sœurs reviennent finalement sur scène et interprètent la chanson en entier, sans le moindre nouvel incident.
Sur le résultat final, l'épisode n'a paradoxalement aucune conséquence : les jurys nationaux avaient déjà arrêté leur vote la veille, sur la base du filage général. En 2003, la BBC a classé cet incident parmi les moments les plus mémorables de toute l'histoire du concours.
Pourquoi l'introduction instrumentale dure-t-elle presque une minute ?
Le règlement de l'Eurovision de l'époque n'autorise que des paroles totalement inédites. Problème : la version originale de Bandido ouvrait sur une phrase parlée directement empruntée à James Brown, tirée de son album Live at the Apollo (1963). Pour rester dans les règles, TVE retire cette introduction parlée du morceau présenté au concours.
Résultat, sans doute involontaire : l'ouverture purement instrumentale de Bandido s'étire sur environ 45 secondes, sur un morceau qui n'en dure que trois au total, ce qui en fait l'une des plus longues introductions instrumentales de toute l'histoire du concours. Un détail resté anecdotique... jusqu'à ce que l'incident technique vienne, lui, allonger bien davantage le passage d'Azúcar Moreno sur scène.
Comment Bandido est-il devenu un tube malgré l'incident ?
Azúcar Moreno termine la soirée à la cinquième place sur vingt-deux pays, avec 96 points, l'Allemagne étant la seule à leur accorder le maximum de 12 points. Le résultat tranche nettement avec celui de Remedios Amaya en 1983, dernière avec zéro point : c'était la dernière fois que l'Espagne avait envoyé une chanson d'inspiration flamenco avant Bandido.
Loin de nuire au morceau, l'exposition européenne du concours le propulse. Bandido devient, dès l'été 1990, un immense tube de club dans les pays méditerranéens, en Europe continentale et en Scandinavie. Le maxi 12" Deep Mix, accompagné d'un nouveau clip inspiré des tableaux de Vélasquez, tourne en boucle sur MTV Europe et Super Channel. Le titre propulse définitivement Azúcar Moreno au rang de superstars en Espagne, dans le reste de l'Europe et en Amérique latine, où le duo continuera d'enchaîner les succès pendant toute la décennie suivante, notamment avec « Mambo » (1991) et leur plus grand tube, « Solo Se Vive Una Vez », numéro un dans plusieurs pays d'Amérique du Sud et centrale.
Même les costumes prévus pour Zagreb ont leur anecdote : les tenues imaginées par le couturier Francis Montesinos se sont abîmées pendant les répétitions, et les deux sœurs ont finalement chanté dans leurs propres robes, achetées au marché aux puces madrilène d'El Rastro. Le morceau sera repris quelques années plus tard par la chanteuse turque Aşkın Nur Yengi, sous le titre « Zehir Gibisin » (1991), puis par le chanteur néerlandais Paul de Leeuw, sous le titre « Alleen maar de zon » (1992), signe de la portée du titre bien au-delà de l'Espagne. En 2005, Bandido figure logiquement dans le coffret CD/DVD du 50e anniversaire de l'Eurovision, Winners and classics.
Que contient ce maxi 45 tours Epic pressé aux Pays-Bas ?
Cette édition européenne du single, référencée 655860 6 chez Epic (CBS) et pressée aux Pays-Bas, propose les trois versions qui ont fait vivre Bandido sur les pistes de danse en 1990 : le Deep Mix de 5:47, pensé pour les clubs, la version single de 3:00 plus proche du format radio, et l'instrumental de 3:00, qui laisse toute la place aux palmas et aux arrangements de Raúl Orellana. C'est précisément cette version longue, diffusée en boucle sur les chaînes musicales européennes au moment des faits, qui a fait basculer une chanson d'Eurovision en véritable hymne de dancefloor.
Pour les amateurs de ce croisement entre flamenco traditionnel et dance électronique des débuts des années 90, souvent qualifié de tecno-rumba ou de nuevo flamenco, ce pressage reste un témoin assez rare du moment précis où l'Espagne a réussi, après l'humiliation de 1983, à faire entendre sa musique gitane sur la plus grande scène télévisée du continent.





