David Gray enregistre White Ladder en 1998 dans sa propre chambre, au nord de Londres, avec un enregistreur numérique huit pistes et une boîte à rythmes Roland Groovebox en guise de section rythmique. Il vient d'être débarqué par Hut Recordings, le label d'EMI qui avait produit son précédent album, et il autoproduit ce nouveau disque sur sa propre structure, IHT Records, faute d'une autre maison de disques prête à le suivre. Personne, à l'époque, ne mise sur ce septième essai d'un chanteur folk au parcours jusque-là commercialement discret. Deux ans plus tard pourtant, relancé par le label du chanteur américain Dave Matthews, White Ladder devient l'album le plus vendu de l'histoire des classements irlandais et l'un des dix disques les plus vendus du Royaume-Uni au XXIe siècle. Le CD que tu trouves ici, pressé sur le label IHT, porte justement le millésime de cette résurrection : 2000.
Pourquoi David Gray a-t-il enregistré cet album dans sa propre chambre ?
Né au Pays de Galles et formé aux Beaux-Arts avant de se consacrer à la musique, David Gray a déjà publié deux albums remarqués par la critique folk-rock sans jamais rencontrer un vrai succès commercial : A Century Ends en 1993, puis Flesh en 1994. En 1996, il sort Sell, Sell, Sell chez Hut Recordings, une filiale d'EMI, avec une partie des sessions enregistrées aux Pyramid Sound Studios d'Ithaca, dans l'État de New York. Cet album ne rencontre pas davantage son public et le label se sépare de lui peu après. À presque trente ans, sans contrat ni budget de studio, Gray se retrouve à devoir tout reprendre à zéro pour la quatrième fois.
Plutôt que de chercher un nouveau label, il choisit l'inverse : enregistrer chez lui, avec les moyens du bord. Entre avril et août 1998, avec ses complices à la production Iestyn Polson et Craig McClune, il construit les morceaux de White Ladder autour de cet enregistreur huit pistes et de la Groovebox, une boîte à rythmes abordable lancée deux ans plus tôt, capable d'imiter cordes et percussions. Les arrangeurs Marius de Vries et Steve Sidelnyk ajoutent quelques programmations supplémentaires sur le morceau « Sail Away ». Cette fabrication à petit budget, loin des studios professionnels, donne au disque sa texture reconnaissable : une guitare acoustique posée sur des machines électroniques, un style que la presse finira par qualifier de folktronica.
Pourquoi aucune maison de disques ne voulait-elle de ce disque en 1998 ?
Une fois les chansons terminées, Gray se heurte à l'indifférence des maisons de disques britanniques. Aucune ne veut financer la sortie d'un album enregistré à la maison par un artiste déjà considéré comme un échec commercial. Il décide alors de fonder son propre label, IHT Records, pour sortir le disque lui-même, sans distributeur majeur derrière lui.
White Ladder paraît d'abord en Irlande le 27 novembre 1998, avant une sortie britannique en CD le 8 mars 1999. Sans promotion ni distribution d'ampleur, l'album ne parvient pas à entrer dans les classements au Royaume-Uni. Rien, à ce stade, ne laisse présager son destin.
Comment l'Irlande a-t-elle transformé cet échec en triomphe ?
C'est en Irlande que le disque trouve d'abord un public, à une époque où Gray espère simplement, selon ses propres mots, que « quelqu'un l'entende et le prenne à cœur ». Porté par le label irlandais RMG et par le bouche-à-oreille des radios locales, White Ladder grimpe lentement dans les classements avant de décrocher la première place en janvier 2000, qu'il conserve six semaines durant.
Le succès dépasse largement les attentes : l'album devient l'album le plus vendu de toute l'histoire des charts irlandais, certifié vingt fois disque de platine dans le pays, au point qu'un foyer irlandais sur quatre en possède un exemplaire. Ce raz-de-marée local précède de plusieurs mois l'explosion internationale du disque, et c'est bien l'Irlande qui relance une carrière que tout le monde croyait terminée.
Quel rôle a joué le chanteur américain Dave Matthews dans le succès mondial ?
Le triomphe irlandais attire l'attention du chanteur américain Dave Matthews, qui vient de créer son propre label, ATO Records. Il choisit de faire de White Ladder la toute première sortie de sa maison de disques, en mars 2000 aux États-Unis, pendant qu'une réédition passe par East West et RCA pour l'Europe, dont ce pressage CD toujours estampillé IHT.
Porté par le single « Babylon », sorti dès juillet 1999 et qui grimpe jusqu'à la cinquième place des ventes de singles au Royaume-Uni en juin 2000, l'album entame une ascension inédite dans les classements album britanniques : entré à la 69e place lors de sa réédition, il met plus de deux ans à atteindre la première marche, le 5 août 2001, et reste présent au classement pendant plus de cent cinquante semaines au total.
Combien d'exemplaires White Ladder a-t-il vendus, et que reste-t-il de ce succès ?
Dans la foulée de « Babylon », les singles « This Year's Love », « Please Forgive Me » et « Sail Away » se classent à leur tour dans le top 20 britannique. Aux États-Unis, premier disque publié par ATO Records, l'album culmine à la 35e place du Billboard 200, y reste un an entier, et vaut à Gray une nomination au Grammy du meilleur nouvel artiste en 2002.
Au total, White Ladder dépasse les sept millions d'exemplaires vendus dans le monde. Rien qu'au Royaume-Uni, il franchit les trois millions de copies, se classe cinquième album le plus vendu des années 2000 et reste aujourd'hui parmi les dix albums les plus vendus du pays au XXIe siècle. La critique, elle, se montre plus partagée que le public : le magazine irlandais Hot Press lui attribue 11 points sur 12, le site américain Pitchfork 7,9 sur 10, tandis que le NME britannique, plus froid, ne lui accorde que 6 sur 10.
Les pressages originaux britanniques cachent même une piste bonus, « Through to Myself », nichée dans le silence qui précède le premier morceau, tandis que l'édition américaine lui préfère « Babylon II » et un mini-documentaire. L'album se referme sur une reprise de « Say Hello Wave Goodbye » de Soft Cell, dans laquelle Gray glisse deux vers empruntés à Van Morrison.
Épuisé par la tournée promotionnelle qui accompagne ce succès inattendu, David Gray doit, pendant un temps, cesser de jouer « Babylon » sur scène pour préserver sa santé mentale. En 2010, il confie avoir encore du mal à croire à l'ampleur prise par ce disque enregistré dans sa chambre, aujourd'hui considéré comme un jalon qui a ouvert la voie à des auteurs-compositeurs comme James Blunt ou Ed Sheeran.
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Sources :
Wikipedia — White Ladder
Wikipedia — David Gray
Songfacts — David Gray





