Sorti le 24 mars 2008 chez Barclay Records, Bleu Pétrole est le douzième album studio d'Alain Bashung. Porté par les textes de Gaëtan Roussel (Louise Attaque) et de Gérard Manset, ce disque mêle chanson française et rock sombre, enregistré entre New York, Paris, Bruxelles et Portland. Il devient disque de platine en 2008 et rafle trois Victoires de la Musique en 2009, dans les catégories artiste masculin, album et tournée de l'année.
Mais Bleu Pétrole reste surtout connu pour une raison plus grave : c'est le dernier album studio que Bashung publie de son vivant, alors qu'il lutte en secret contre un cancer du poumon diagnostiqué peu après son achèvement. Entre rock américain assumé et poésie trouble, le disque capte un artiste au sommet de son art, filmé sans le savoir dans ses derniers mois.
Pourquoi a-t-il fallu six ans pour que Bashung termine cet album ?
Après L'Imprudence (2002) et l'album live La Tournée des grands espaces (2004), Bashung enregistre énormément, mais retient peu. La plupart des chansons captées pendant ces sessions ne sont finalement pas conservées : une dizaine d'entre elles ressurgiront dix ans plus tard sur l'album posthume En Amont. Les prises de Bleu Pétrole, elles, ont lieu dans quatre villes différentes : à Alice's Restaurant et aux Looking Glass Studios de New York, au Buzz Studio parisien, aux ICP Studios de Bruxelles et aux Jackpot Studios de Portland. Le disque final ne dure que 50 minutes et 38 secondes, condensé d'un travail bien plus long.
L'album est dédié à Mick Larie, mandoliniste du groupe Bluegrass Long Distance, disparu en juillet 2007. Ce geste donne le ton d'un disque traversé, dès sa conception, par l'idée de la disparition.
Qui a signé les textes de l'album ?
Une grande partie des paroles de Bleu Pétrole vient de la plume de Gaëtan Roussel, chanteur de Louise Attaque, qui signe notamment « Résidents de la République », premier single et morceau le plus identifié de l'album. Gérard Manset contribue également à l'écriture, et c'est sa propre chanson « Il voyage en solitaire » qui referme le disque. Côté musiciens, on retrouve le guitariste Marc Ribot, Mark Plati (également crédité à la basse, aux claviers et à la boîte à rythmes), M. Ward, Gerry Leonard, le batteur Shawn Pelton, ainsi qu'Arman Méliès et Marc Muller. Les parties de cordes sont dirigées par Mark Steylaerts.
Une anecdote amuse les fans depuis : le texte de « Résidents de la République » contient une faute de conjugaison au futur, assumée par Gaëtan Roussel, qui y fera lui-même allusion bien plus tard dans sa propre chanson « Tu ne savais pas » (2021).
Que raconte la pochette et le titre de l'album ?
La pochette de Bleu Pétrole est signée Jérôme Witz et le studio Element-s pour les graphismes, avec des photographies de Ludovic Carême. Le titre lui-même désigne une teinte sombre, à mi-chemin entre le bleu et le noir, évoquant à la fois le pétrole brut et un ciel d'orage. Cette imagerie industrielle et crépusculaire n'est pas un hasard chez un chanteur qui a construit une partie de son univers sur des métaphores mécaniques et minérales, depuis les machines évoquées dans « Osez Joséphine » (1991) jusqu'aux paysages désertiques de « Fantaisie militaire » (1998). Le titre résume assez bien le ton du disque : feutré, métallique, jamais tout à fait rassurant.
Comment la maladie de Bashung a-t-elle traversé la tournée ?
La tournée qui suit la sortie de l'album, avec « Comme un lego » de Gérard Manset en ouverture des concerts, se déroule alors que Bashung se bat contre un cancer du poumon. Le 10 juin 2008, il chante à plusieurs reprises à l'Olympia tout en recevant des séances de chimiothérapie. Plusieurs dates de cette dernière tournée doivent être reportées en raison de sa maladie.
Le 1er janvier 2009, il est fait chevalier de la Légion d'honneur. Sa dernière apparition publique a lieu le 28 février 2009, lors de la cérémonie des Victoires de la Musique où Bleu Pétrole rafle trois trophées : il y apparaît affaibli mais interprète tout de même « Résidents de la République ». Il meurt le 14 mars 2009, à 61 ans, à l'hôpital Saint-Joseph de Paris. Une cérémonie religieuse se tient à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés avant son inhumation au cimetière du Père Lachaise, le 20 mars 2009.
Quelles récompenses et quel accueil critique l'album a-t-il reçus ?
Certifié disque de platine par le SNEP en 2008, l'album dépasse les 470 000 exemplaires vendus. En février 2010, le magazine Rolling Stone (édition française) le classe 46e meilleur album de rock français de tous les temps, tandis que Les Inrockuptibles le qualifient d'« immense chef-d'œuvre ». Aux Victoires de la Musique 2009, le disque et sa tournée raflent trois récompenses : artiste masculin de l'année, album de l'année et tournée de l'année, une moisson rare pour un même projet. Une édition collector en double vinyle, limitée à 1 000 exemplaires, verra le jour par la suite pour les collectionneurs.
Pourquoi Bleu Pétrole reste-t-il une référence aujourd'hui ?
Parce qu'il réunit, de façon presque trop parfaite, tous les ingrédients d'un disque testament : des textes sur la disparition écrits avant que la maladie ne soit publiquement connue, un titre d'ouverture devenu hymne malgré sa faute de grammaire, et une tournée interrompue par la mort de son interprète quelques mois après son dernier triomphe scénique. Bleu Pétrole ne doit pourtant pas sa place dans l'histoire du rock chanté en français à cette seule charge émotionnelle : c'est aussi un disque solidement produit, porté par des musiciens américains et français de haut niveau, qui prouve que Bashung, à bientôt 60 ans, continuait d'évoluer artistiquement plutôt que de se reposer sur ses classiques des années 1980 et 1990.
Cet album vient aussi couronner une carrière déjà hors norme. Depuis Gaby oh Gaby (1980) jusqu'à Vertige de l'amour (1986) et Osez Joséphine (1991), Bashung avait déjà multiplié les Victoires de la Musique, devenant au fil des décennies l'artiste français le plus récompensé par cette cérémonie. Les trois trophées remportés pour Bleu Pétrole en 2009 ne sont donc pas un couronnement isolé, mais l'aboutissement logique d'une trajectoire entamée près de trente ans plus tôt, où chaque disque réinventait la chanson française au contact du rock, de l'électronique ou, ici, d'une Amérique musicale assumée du premier au dernier morceau.
C'est cette alliance entre innovation sonore et gravité biographique qui explique que les exemplaires originaux de Bleu Pétrole restent recherchés par les collectionneurs plus de quinze ans après sa sortie.





