Vangelis Papathanassiou - Ignacio - Album 33T - Egg 1977

Vangelis Papathanassiou signe Ignacio, un album 33 tours paru en 1977 sur le label français Egg. Ce qui rend ce disque notable ne tient pas qu'à la musique : c'est la bande originale d'un film mexicain méconnu, rééditée sous trois titres différents dans trois pays, et cette édition précise de 1977 a été mise sur le marché sans l'accord de son compositeur avant d'en être retirée.

Derrière la pochette discrète se cache donc une histoire à tiroirs : celle d'une nouvelle mexicaine bouleversante, d'un réalisateur français déjà couronné aux Oscars, et d'un jeune musicien grec qui n'était encore qu'à mi-chemin de la gloire qui l'attendait avec Chariots of Fire puis Blade Runner. De quoi donner à cette pièce de 1977 une épaisseur que son format de simple album de musique de film ne laisse pas deviner au premier regard.

Quelle histoire raconte le film derrière Ignacio ?

Le titre vient directement de la nouvelle de l'écrivain mexicain Juan Rulfo, "¿No oyes ladrar los perros?" (Tu n'entends pas les chiens aboyer ?), parue dans son recueil "El Llano en llamas". Rulfo n'a publié que ce recueil de nouvelles et un roman, "Pedro Páramo", mais ces deux livres suffisent à en faire l'une des références de la littérature mexicaine du XXe siècle, étudiée aujourd'hui dans la plupart des cursus de littérature hispanique. L'histoire tient en quelques pages mais frappe fort : un vieil homme porte sur son dos son fils Ignacio, un hors-la-loi grièvement blessé, à travers la nuit, dans l'espoir d'atteindre un village où un médecin pourrait le sauver. Tout au long du chemin, le père lui reproche la honte qu'il a fait peser sur la famille et lui répète qu'il ne le porte que par devoir envers sa défunte mère, pas par amour. Il demande sans cesse à son fils s'il entend les chiens aboyer, signe que le village est proche. Quand ils arrivent enfin, les chiens aboient de toutes parts, mais Ignacio est déjà mort.

Cette nouvelle a été adaptée en 1975 par le réalisateur français François Reichenbach sous le titre espagnol "¿No oyes ladrar los perros?", avec un scénario co-écrit avec l'écrivain Carlos Fuentes. Le film a été présenté au Festival de Cannes 1975 et c'est à Vangelis qu'a été confiée la composition de la musique.

Qui est le réalisateur qui a confié la musique à Vangelis ?

François Reichenbach n'était pas un inconnu en 1975. Parolier pour Édith Piaf avant de passer derrière la caméra, il s'est imposé comme l'une des figures du cinéma-vérité avec des documentaires remarqués sur la vie américaine, et il a remporté l'Oscar du meilleur film documentaire pour "Arthur Rubinstein, l'amour de la vie" en 1970. Deux ans avant de tourner le film adapté de Rulfo, il avait aussi coréalisé avec Orson Welles le fameux "Vérités et mensonges" ("F for Fake"), sorti en 1973. Confier la partition d'un film à Vangelis, encore loin de la notoriété mondiale qu'il connaîtra ensuite, n'était donc pas un choix anodin pour un cinéaste de ce calibre : c'était deviner un talent avant tout le monde.

Pourquoi ce disque a-t-il changé de titre à chaque réédition ?

Le film lui-même a voyagé sous plusieurs noms selon les pays de sortie : "¿No oyes ladrar los perros?" au Mexique, "Entends-tu les chiens aboyer ?" en France. La bande originale a suivi le même chemin erratique. Une première édition est sortie en 1975 chez Barclay sous le titre français. Puis, en 1977, une nouvelle édition a vu le jour sous le titre "Ignacio", reprenant simplement le prénom du personnage principal du film plutôt que la question qui donnait son titre à la nouvelle de Rulfo. C'est cette version-là, pressée sur le label Egg, filiale de Barclay dédiée au rock progressif et aux musiques électroniques européennes, que l'on retrouve ici.

Pourquoi ce pressage de 1977 est-il aujourd'hui recherché ?

La discographie de Vangelis range cette édition "Ignacio" de 1977 parmi une poignée de disques sortis sans l'accord du musicien et retirés du marché par la suite, aux côtés d'autres rééditions contestées de son catalogue des années 1970. Ce n'était pas un disque piraté au sens strict puisqu'il est bien sorti chez un label établi, mais sa commercialisation n'avait pas reçu l'aval de son auteur, ce qui explique sa disparition rapide des bacs. Les rééditions en CD qui ont suivi, bien plus tard, chez le label italien CAM, n'ont pas arrangé les choses : une première version a longtemps mélangé par erreur la première moitié de la partition avec celle d'un autre film musical de Vangelis, "La Fête sauvage", une erreur qui n'a été corrigée qu'en 2002. Autant de péripéties qui rendent un pressage vinyle d'origine, correctement identifié, d'autant plus précieux. Pour les collectionneurs, cette parenthèse fait justement tout l'intérêt de la pièce : un pressage discret, vite retiré, sorti à un moment où Vangelis venait de livrer "Albedo 0.39" (1976) et s'apprêtait à entamer la décennie qui le mènerait, via "Chariots of Fire" en 1981, jusqu'aux sommets hollywoodiens de "Blade Runner".

Qu'entend-on sur les deux faces du disque Ignacio ?

Musicalement, l'album tient sur deux longues pièces, une par face, d'une vingtaine de minutes chacune. La première partie déroule une veine mélodique et presque pastorale, assez proche de ce que Vangelis explorait à la même époque sur ses albums solo, tandis que la seconde bascule vers un versant plus expérimental et tendu, à l'image des passages les plus sombres de la nouvelle de Rulfo. On y entend un compositeur encore en pleine recherche de son langage électronique, loin des nappes synthétiques immédiatement reconnaissables qui feront sa gloire quelques années plus tard, mais déjà capable de soutenir à lui seul la tension dramatique d'un film entier.

Ce Ignacio de 1977 reste ainsi un chaînon un peu oublié dans le travail que Vangelis a mené pour le cinéma français tout au long des années 1970, entre "L'Apocalypse des animaux" en 1973 et "La Fête sauvage" en 1976. C'est aussi un document rare sur la rencontre, trop vite effacée des catalogues, entre un conte mexicain sur la culpabilité et le pardon et l'un des plus grands compositeurs de musique de film de la fin du XXe siècle.

Pour qui s'intéresse aux débuts de Vangelis avant ses triomphes hollywoodiens, ou simplement à l'histoire mouvementée d'un disque devenu difficile à trouver sous son titre d'origine, cet Ignacio de 1977 vaut le détour. La nouvelle de Rulfo, le film de Reichenbach et la partition de Vangelis racontent, chacun à leur manière, la même histoire : celle d'un fils qu'on porte jusqu'au bout, même quand il est trop tard pour l'entendre.

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