Johnny Clegg & Savuka - Third World Child - Album 33T - EMI 1987

Third World Child est le premier album du groupe sud-africain Savuka, mené par le chanteur Johnny Clegg et sorti chez EMI en 1987. Pressé en 33 tours, ce disque mêle rock, pop et rythmes zoulous, porté par deux titres devenus cultes en France : Scatterlings of Africa et surtout Asimbonanga, hommage à Nelson Mandela alors emprisonné. Si tu croises ce pressing aujourd'hui, tu tiens entre les mains l'un des disques les plus singuliers du marché français des années 80 : un album chanté en zoulou et en anglais, porté par un musicien blanc devenu l'une des voix anti-apartheid les plus écoutées du pays, et qui a fini par détrôner Johnny Hallyday en tête des charts.

Qui est Johnny Clegg, ce musicien devenu le « Zoulou blanc » ?

Johnny Clegg naît en 1953 à Bacup, près de Manchester. Encore enfant, il déménage avec sa mère en Rhodésie puis en Afrique du Sud. Adolescent à Johannesburg, il croise des travailleurs migrants zoulous qui jouent de la guitare dans la rue et leur demande de lui apprendre. Il se met à fréquenter leurs foyers de travailleurs, participe à leurs concours de danse traditionnelle et apprend la langue. Plus tard, il étudie l'anthropologie à l'université du Witwatersrand, en se spécialisant sur la musique et la danse zouloues, avant d'y devenir lui-même enseignant.

Avec le musicien autodidacte Sipho Mchunu, il fonde le groupe Juluka, dont le premier album, Universal Men, sort en 1979. À l'époque, les lois de l'apartheid interdisent les spectacles mixtes dans les salles publiques : jouer avec un Zoulou sur scène suffit à provoquer des descentes de police et des arrestations. Juluka se sépare en 1985 quand Mchunu retourne s'occuper de la ferme familiale. Clegg monte alors un nouveau groupe, Savuka, avec le percussionniste Dudu Zulu, et c'est ce line-up qui enregistre Third World Child.

Que raconte vraiment Asimbonanga, le titre qui a électrisé la France ?

En zoulou, « Asimbonanga » signifie « nous ne l'avons pas vu ». Le titre fait référence à Nelson Mandela, alors détenu sur Robben Island au moment de l'écriture. La chanson cite aussi Steve Biko, Victoria Mxenge et Neil Aggett, trois militants anti-apartheid morts en détention ou assassinés. Cette dédicace explicite a valu de sérieux ennuis au groupe : concerts perquisitionnés, musiciens arrêtés à répétition, titre interdit sur les ondes sud-africaines. Le morceau est malgré tout devenu un hymne informel du Front démocratique uni, le mouvement qui coordonnait la résistance à l'apartheid à l'intérieur du pays.

Le plus bel épilogue de cette histoire arrive bien plus tard. En 1999, Nelson Mandela, devenu président, rejoint Clegg sur scène pendant un concert et se met à danser alors que le groupe joue Asimbonanga. Il aurait confié ensuite que c'est la musique et la danse qui le mettent en paix avec le monde, avant de redemander le morceau. La chanson, elle, avait déjà fait le tour du monde : Joan Baez l'a reprise sur son album Recently, et Clegg l'a interprétée aux côtés de Baez et du Soweto Gospel Choir lors du concert hommage pour les 90 ans de Mandela, à Londres en 2008.

Comment un disque venu d'Afrique du Sud a-t-il conquis les charts français ?

En France, Third World Child entre dans le classement en 1987 à la 16e place, grimpe jusqu'au top 10 et s'y installe tout l'été, culminant à la 3e position. Les professionnels du disque parlent alors d'un « succès surprise » pour ce chanteur sud-africain inconnu du grand public. En 1987, le SNEP lui attribue deux certifications Or le même mois, soit deux fois 100 000 exemplaires vendus : une double certification exceptionnelle, que seul l'album A Momentary Lapse of Reason de Pink Floyd a reçue à la même période.

L'histoire ne s'arrête pas là. En 1988, porté par le single Asimbonanga (Mandela), sorti sept mois après l'album, Third World Child revient en force et grimpe cette fois jusqu'à la première place du classement, qu'il occupe quatorze semaines d'affilée. Il y détrône l'album live de Johnny Hallyday, Johnny à Bercy. Renaud parvient à le déloger une quinzaine, avant que l'album de Clegg ne reprenne la tête ; A-ha, Sade et Michel Jonasz échoueront ensuite à le déborder. Les ventes cumulées de l'album atteignent environ 1,2 million d'exemplaires en 1994, puis continuent à un rythme d'environ 10 000 par an durant toute la décennie 1990, pour un total estimé à 1,31 million d'exemplaires distribués à la fin de 2015.

Pourquoi Scatterlings of Africa a-t-il voyagé jusqu'à Hollywood et jusqu'à Jimmy Buffett ?

Scatterlings of Africa, l'autre titre fort de l'album, a une histoire plus ancienne : Clegg l'a d'abord enregistré avec Juluka en 1982, puis l'a réenregistré en solo en 1985. C'est cette version qui commence à circuler en France et prépare le terrain au succès de la version Savuka parue sur Third World Child. Au Royaume-Uni, le titre grimpe modestement à la 75e place des charts en mai 1987, mais c'est surtout son utilisation sur la bande originale du film Rain Man, sorti en 1988 avec Dustin Hoffman et Tom Cruise, qui lui offre une exposition inattendue aux États-Unis.

Le titre Great Heart, lui aussi tiré de Third World Child, a connu un sort presque aussi étonnant. Le chanteur américain Jimmy Buffett découvre la chanson sur des cassettes de Clegg alors qu'il se trouve en France. Conquis, il en enregistre une reprise en 1988 pour son album Hot Water, et en fait l'un des morceaux d'ouverture récurrents de ses tournées en 2000 et 2003.

Que reste-t-il de ce disque aujourd'hui ?

Savuka ne survit pas longtemps à son propre succès : le groupe se sépare en 1992 après que le percussionniste Dudu Zulu a été tué par balle. Johnny Clegg poursuit sa carrière en solo et avec d'autres formations, continue de tourner en France où son public lui reste fidèle, jusqu'à un ultime diagnostic de cancer du pancréas, révélé deux ans avant sa tournée d'adieu en 2017. Il meurt le 16 juillet 2019, à son domicile de Johannesburg, à l'âge de 66 ans.

Ce pressing de Third World Child reste ainsi la trace d'un moment assez improbable de l'histoire du disque en France : un chanteur blanc élevé dans la culture zouloue, interdit d'antenne dans son propre pays, qui a réussi à s'installer plus longtemps en tête des ventes que les plus grandes stars françaises et internationales de l'époque. Un disque aussi politique que populaire, et qui n'a toujours rien perdu de son histoire.

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