Camille Saint-Saëns compose Le Carnaval des animaux en février 1886, pendant une courte halte dans un village autrichien, et il en interdit aussitôt la publication et l'exécution publique de son vivant, à la seule exception du Cygne. Cette édition CD de 1992, parue chez Elap Music dans sa collection « The Rose Collection », réunit l'œuvre complète sous la baguette de Barry Wordsworth à la tête du London Symphony Orchestra, couplée aux Jeux d'enfants de Bizet et à Ma mère l'Oye de Ravel. L'exemplaire proposé sur la fiche de ce Carnaval des animaux porte en plus une curiosité rarissime : une pochette promotionnelle éditée par un laboratoire pharmaceutique pour un congrès médical sur l'hépatite, tenu à Nice en 1993. Une plaisanterie de compositeur devenue, un siècle plus tard, l'une des pages les plus jouées de toute la musique classique.
Pourquoi Saint-Saëns a-t-il interdit son propre Carnaval des animaux ?
En 1885-1886, Saint-Saëns sort d'une tournée allemande qu'il juge désastreuse. De passage dans un village autrichien, il écrit cette « fantaisie zoologique » presque pour se détendre, et confie à son éditeur dans une lettre : « mais c'est si amusant ! ». Rien dans l'intention de départ ne laisse présager une œuvre destinée à durer.
Le problème, c'est que Saint-Saëns se voit comme le garant sérieux de la tradition musicale française, l'auteur de symphonies et d'opéras savants. Il craint que cette partition trop légère, truffée de blagues et de clins d'œil, n'abîme cette image auprès du public et de ses pairs. Il interdit donc toute publication et toute exécution publique de son vivant, ne tolérant que de rares concerts privés, parfois donnés avec des musiciens déguisés en animaux.
Quelles blagues musicales se cachent dans la partition ?
Derrière la façade de divertissement familial, chaque mouvement de ce Carnaval des animaux cache une référence ou une parodie que les musiciens de l'époque pouvaient reconnaître instantanément. « Poules et coqs » reprend une pièce pour clavecin de Rameau, tandis que « Tortues » ralentit jusqu'à l'épuisement le célèbre galop infernal d'Offenbach, autrement dit le french cancan.
« L'éléphant » fait jouer à la contrebasse, dans son registre le plus grave, un thème de Berlioz et une citation du Scherzo de Mendelssohn, pourtant écrits pour des instruments bien plus légers. « Personnages à longues oreilles » passe pour une moquerie à peine voilée des critiques musicaux, et « Pianistes » tourne en ridicule les exercices répétitifs de Hanon et Czerny que tout élève pianiste redoute. Dans « Fossiles », Saint-Saëns va jusqu'à citer sa propre Danse macabre ainsi qu'un air de Rossini, se moquant au passage de son propre style déjà considéré comme « ancien ».
L'ensemble ne dure qu'une vingtaine de minutes, répartis en quatorze courts tableaux écrits pour deux pianos et un petit ensemble de chambre : de quoi faire de cette partition un outil pédagogique presque idéal, encore utilisé aujourd'hui pour faire découvrir aux enfants le son de chaque instrument, de la contrebasse au xylophone.
Comment Le Cygne est-il devenu une icône malgré l'interdiction ?
Seul rescapé de l'interdiction, « Le Cygne » est publié dès 1887 dans un arrangement pour violoncelle et piano. Le morceau quitte rapidement le cadre du Carnaval des animaux pour vivre sa propre vie de tube classique, repris par d'innombrables violoncellistes jusqu'à aujourd'hui.
En 1905, le chorégraphe Mikhaïl Fokine en tire le solo La Mort du cygne pour la danseuse Anna Pavlova, qui l'interprétera environ 4 000 fois au cours de sa carrière, faisant de ces deux minutes de musique l'une des images les plus associées au ballet classique du XXe siècle.
Que s'est-il passé après la mort du compositeur ?
Saint-Saëns meurt en décembre 1921, mais son testament prévoit explicitement la publication posthume de l'œuvre complète. L'éditeur Durand sort la partition en avril 1922, et la première exécution publique intégrale a lieu le 25 février 1922 avec les Concerts Colonne, où elle est accueillie avec un enthousiasme immédiat. Outre-Manche, le public découvre l'œuvre dès 1905 lors des Proms londoniens, l'une des rares exceptions tolérées à l'interdiction du compositeur.
La pièce se referme sur un finale qui ramène les thèmes des mouvements précédents avant de s'achever sur six braiments d'âne, dernier clin d'œil d'un compositeur qui n'a jamais cessé de s'amuser avec les codes du genre « sérieux ». Depuis, l'œuvre a inspiré aussi bien le film Fantasia 2000 de Disney que l'album parodique signé par Weird Al Yankovic et Wendy Carlos en 1988, sans compter les multiples versions récitées, dont celle écrite par le poète Ogden Nash en 1949.
Pourquoi cet exemplaire CD de 1992 porte-t-il une pochette sur l'hépatite ?
Cette édition appartient à « The Rose Collection », une série de rééditions au catalogue Elap Music pressée en Suède en 1992, qui associe ici trois œuvres classiques tournées vers l'enfance : Le Carnaval des animaux, les Jeux d'enfants de Bizet et le ballet intégral Ma mère l'Oye de Ravel, tous interprétés par le London Symphony Orchestra sous la direction de Barry Wordsworth.
Ce qui rend cet exemplaire particulier, c'est sa pochette : au lieu de l'illustration habituelle de la collection, le disque porte une pochette promotionnelle commandée par le laboratoire pharmaceutique SmithKline Beecham, fabricant des vaccins Havrix et Engerix-B contre l'hépatite, pour un symposium organisé lors du 24e congrès de l'ICOH (Commission internationale de la santé au travail) à Nice, du 26 septembre au 1er octobre 1993. Ce type de congrès réunit chercheurs et médecins du monde entier autour de la prévention des risques professionnels, et il n'est pas rare que les laboratoires sponsors offrent aux participants de petits objets promotionnels. Qu'un disque de musique classique pour enfants ait servi de support à ce genre de cadeau en fait une pièce hybride, à la croisée du collector musical et du souvenir médical, rarement vue sur ce type de pressage.
Entre une interdiction tenue pendant trente-cinq ans, un cygne devenu immortel et une pochette publicitaire dédiée à l'hépatite, ce Carnaval des animaux réunit sur un seul CD des décennies d'anecdotes. De quoi (re)découvrir une œuvre que son propre auteur a longtemps considérée comme une simple plaisanterie.





