Paul Young, chanteur anglais à la voix veloutée, sort No Parlez en juillet 1983 sur CBS. C'est son tout premier album solo, et il grimpe jusqu'à la première place des charts britanniques, où il reste plus de deux ans dans le Top 100. Ce qui rend ce disque à part, c'est qu'il doit l'essentiel de son succès à un B-side oublié de Marvin Gaye, redécouvert presque par hasard, alors même que ses deux premiers singles s'étaient plantés.
Derrière cette réussite se cache un parcours chaotique : deux groupes qui tournent court, un label qui pousse Young vers un son de variété calibré, et un groupe de musiciens qui se forme presque par accident autour d'un bassiste venu du Pays de Galles. L'histoire de No Parlez est celle d'un chanteur qui refuse qu'on lui impose un style, et qui finit par avoir raison contre tout le monde.
Comment Paul Young s'est-il retrouvé sans groupe avant cet album ?
Avant de se lancer en solo, Paul Young chante dans Streetband, un groupe qui connaît un bref succès de curiosité grâce à un titre produit par Chaz Jankel. L'aventure ne dure pas, et Young rebondit dans Q-Tips, une formation tournée vers le revival soul, aux côtés du claviériste Ian Kewley, qui deviendra son complice d'écriture pendant toute sa carrière solo.
Q-Tips s'arrête à son tour au début des années 1980, sans avoir percé commercialement malgré une solide réputation sur scène. Young se retrouve donc sans groupe, mais garde le contact avec Kewley. Quand CBS lui propose un contrat solo, il choisit de reformer une équipe autour de lui, plutôt que de se fondre dans le moule d'un chanteur soul classique avec section de cuivres, comme le label l'aurait préféré.
Pourquoi a-t-il choisi de reprendre un B-side oublié de Marvin Gaye ?
Le label pousse Young vers des morceaux sophistiqués, calibrés pour le marché. Lui veut l'inverse : « une simple grille de trois accords avec une mélodie », comme il le racontera plus tard dans une interview. Il se souvient alors d'un titre entendu à l'âge de 14 ans, une face B de Marvin Gaye sortie en 1962 sur l'album That Stubborn Kinda Fellow, coécrite avec Barrett Strong et Norman Whitfield, puis reprise en 1969 comme face B du hit « Too Busy Thinking 'Bout My Baby ».
Il retrouve l'enregistrement, ralentit le tempo et charge l'interprétation d'une mélancolie que la version originale n'avait pas. Ce choix presque instinctif devient la pièce maîtresse de No Parlez, publiée sous le titre Wherever I Lay My Hat (That's My Home). Le titre grimpera jusqu'à la première place des charts britanniques en juillet 1983, pour trois semaines consécutives, et sera certifié disque d'or au Royaume-Uni.
Comment le groove de Pino Palladino a-t-il changé le son de l'album ?
Le bassiste gallois Pino Palladino, arrivé à Londres en 1981 après avoir joué sur l'album I, Assassin de Gary Numan, rejoint tardivement l'équipe pour ce qui devait être un simple essai. Dès la première session, Young comprend qu'il tient quelque chose de rare : « je pensais qu'on le testait, mais ce qu'il jouait était tout simplement excellent ». Palladino construit la ligne d'intro de Wherever I Lay My Hat en s'inspirant de la mélodie du basson dans Le Sacre du Printemps de Stravinsky, une référence assez inattendue pour un single pop.
Sa basse fretless, au son rond et glissant, devient la signature sonore du disque et pousse même le batteur Mark Pinder à revoir ses parties pour suivre ce nouveau groove. Toute l'équipe, formée presque par hasard autour de Young et Kewley, se surnomme d'ailleurs en interne « The Royal Family ». Le succès de l'album vaut ensuite à Palladino des propositions de David Gilmour et d'Elton John, qui feront de lui l'un des bassistes de session les plus demandés des années 1980.
Pourquoi les deux premiers singles ont-ils été des échecs ?
Avant que tout ne bascule, deux singles sortent de No Parlez sans trouver leur public. Iron Out the Rough Spots, publié en octobre 1982, souffre de l'absence de budget pour un clip à la hauteur de ses ambitions. Love of the Common People, sorti en janvier 1983, reste lui aussi ignoré à sa sortie, alors que Young l'a repéré presque par hasard en entendant à la radio la version reggae de Nicky Thomas.
Face à ces deux revers, Young garde une certaine distance : « s'ils ne comprennent pas, ce n'est pas mon problème ». Il aura raison d'attendre : porté par le succès de Wherever I Lay My Hat, Love of the Common People sera réédité plus tard dans l'année et grimpera jusqu'à la deuxième place des charts britanniques, tandis que le titre suivant, Come Back and Stay, atteindra la quatrième place dès septembre 1983.
Comment l'album a-t-il été reçu par la critique et le public ?
La presse musicale britannique salue rapidement l'album. Le critique Garry Bushell le décrit comme le travail d'« un vrai espoir », tandis que Claire Sheaff, dans Smash Hits, met en avant sa « voix de velours » et son potentiel de chanteur soul. Des années plus tard, le critique américain Dave Thompson, pour AllMusic, qualifiera No Parlez de « l'un des débuts les plus assurés du milieu des années 1980 », un jugement que confirme la longévité du disque dans les charts.
Le public ne s'y trompe pas non plus : porté par les passages répétés de Young à l'émission The Tube, coanimée par son ancien complice Jools Holland, l'album s'installe durablement en tête des ventes au Royaume-Uni, où il obtient une certification quadruple platine pour plus de 1,2 million d'exemplaires écoulés. Il domine aussi les classements aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie et en Suède, quand le marché américain reste, lui, plus timide.
Quel héritage laisse ce disque quarante ans plus tard ?
Le disque doit une partie de sa réputation critique à son équilibre entre reprises et compositions originales coécrites avec Ian Kewley, comme Tender Trap ou Broken Man, et à une dernière reprise osée, celle de Love Will Tear Us Apart de Joy Division, réimaginée « à la manière des Four Tops » sur suggestion du producteur Laurie Latham. Ce dernier, jusque-là surtout connu pour son travail avec Ian Dury and the Blockheads, y apporte une sensibilité plus indépendante que ce qu'attendait initialement CBS, qui espérait un disque de soul plus classique, cuivres compris.
L'histoire veut même que Tina Turner ait écouté l'album en boucle dans son bus de tournée, au point de proposer à Latham de produire son propre album, une offre qu'il déclinera : ce sera Private Dancer. Une réédition 25e anniversaire, sortie en 2008, complétera plus tard le disque original de faces B, remixes et titres live.
Ce pressing CBS de 1983 porte toute cette histoire, celle d'un chanteur qui a refusé qu'on lui dicte son style, et d'un groupe de musiciens réunis presque par hasard autour d'une reprise vieille de vingt ans. Plus de quarante ans après sa sortie, No Parlez reste le témoignage de ce moment où la pop anglaise a redécouvert la Motown à sa façon.





